VISITE À LA VEUVE DU CRÉATEUR DE TINTIN
«Tintin, Hergé et moi»
Depuis bientôt sept ans, Fanny Rodwell, la veuve d'Hergé, le génial créateur de Tintin, vit discrètement dans les Alpes vaudoises. Pour la première fois, elle a accepté, en exclusivité pour L'illustré, d'ouvrir ses portes et de se raconter. Rencontre au pays des souvenirs.

Par Arnaud Bdat, photo Jean-Luc Barmaverain
23 février 2000

 

Le chalet des Rodwell n'est pas un musée. On cherchera en vain dans le salon un objet ou un dessin rappelant Tintin.

On part à la rencontre de «Madame Hergé» comme on irait rendre visite à Tintin au château de Moulinsart, impatient, curieux, plein de souvenirs et de rêves  d'enfance, prêt à replonger dans l'imaginaire de la ligne claire; avec aussi, enfoui secrètement au fond de soi, l'espérance qu'on va peut-être enfin percer les mystères de la création d'un succès universel.
On se retrouve dans  une belle station des Alpes vaudoises, à l'intérieur d'un chalet cossu, niché sur les hauteurs, face à une dame raffinée, la soixantaine élégante, qui nous reçoit avec chaleur et distinction. C'est un privilège rare. La veuve de Georges Rémi, alias Hergé, le plus génial dessinateur de bandes dessinées de tous les temps décédé en 1983, est plutôt avare de confidences. Rien depuis dix-sept ans, si ce n'est quelques bribes lâchées naguère au biographe Pierre Assouline. Pourquoi un tel mutisme? «Parce que je suis plutôt timide et surtout très introvertie. Je ne me livre pas volontiers», dit-elle simplement, confortablement assise dans un fauteuil du vaste living dont la baie vitrée  s'ouvre sur un magnifique panorama des Alpes. «Regardez comme c'est beau! Je suis venue ici pour avoir la paix et la tranquillité et je vis vraiment en pleine harmonie avec la nature», glisse-t-elle comblée. C'est un peu à Hergé  qu'elle doit sa venue en Suisse. Elle se souvient avec émotion de leurs randonnées dans la région des Marécottes: «On s'était promené de longues heures dans les montagnes, on avait même fait une journée de vendanges avec les vignerons. On s'était aussi arrêté manger une brisolée. Personne ne le reconnaissait. Vous savez, il n'aimait pas beaucoup ça, par timidité sans doute. C'était un homme très simple, ça le gênait.»

Enorme héritage

Aujourd'hui, Fanny a refait sa vie. Elle est l'épouse heureuse d'un Anglais  élégant et charmeur, Nick Rodwell. Ils se sont dit oui au château d'Aigle, il y a sept ans. Ensemble, ils gèrent l'énorme héritage de Tintin à travers la Fondation Hergé à Bruxelles. But: promouvoir et protéger l'oeuvre. Depuis, les procès d'intention sont permanents. Les tintinolâtres accusent le couple de mercantilisme, d'élitisme, de contrôler l'héritage au point de le stériliser. Des attaques que Fanny Rodwell, visiblement peinée, balaie d'un soupir:  «Ah quoi bon y répondre?» Elle regrette ces débats houleux, mais n'entend pas «jeter de l'huile sur le feu». C'est Nick, «le chien de garde de Milou», comme l'a méchamment surnommé Libé, qui répond à sa place quand cela va trop loin. Fanny, elle, préfère rester en retrait et se concentrer sur les nombreux projets autour d'Hergé pour lesquels elle s'enthousiasme, notamment un film avec de vrais acteurs, mais aussi un musée: «On a tout ce qu'il faut pour  mettre à l'intérieur, Hergé a laissé énormément de choses. On cherche encore un terrain. Je veux le plus bel écrin pour son oeuvre, quelque chose de moderne. Ce sera sans doute à Bruxelles, mais nous n'avons de loin pas tout  résolu.» Soucieux de la mémoire d'Hergé, Nick et Fanny Rodwell ne veulent pas n'importe quoi, n'importe où, et se heurtent encore à des problèmes administratifs. Alors pourquoi ne pas édifier le musée en Suisse? «Madame Hergé» - elle n'aime pas beaucoup qu'on l'appelle comme ça - éclate de rire: «Mais dites, les Belges vont faire une révolution! Mais qui sait? La vie est pleine de surprises...»
Une chose est sûre: le chalet des Rodwell n'est pas un musée. Rien n'est ici sacralisé. La bibliothèque contient de nombreux livres sur le Tibet, une région qu'ils adorent - ils sont très fiers d'avoir rencontré le dalaï-lama - mais on cherchera en vain dans le salon un dessin  original, une petite statue, un motif rappelant Tintin. «Tout est à Bruxelles, avoue la maîtresse des lieux. Mais il est présent à nos côtés, dans le bureau. Quand on consacre sa vie à Tintin, on ne peut tout de même pas vivre en permanence avec lui.»
Fanny Rodwell n'échappera pas non plus évidemment à une autre question: «Y aura-t-il un jour un nouvel album de Tintin?» La réponse est sans appel, c'est non: «Hergé ne le voulait pas. Et même s'il ne l'avait pas dit, j'adopterais la même position. Faire un nouvel album reviendrait à copier, à plagier Hergé, ce qui n'a pas de sens. J'avais dit oui à Bob de Moor pour dessiner L'Alph Art. Et puis le jour où je devais lui remettre  les notes et les quelques crayonnés laissés par Hergé, je me suis ravisée. Ce n'était pas possible pour toutes ces raisons. Il avait été déçu, c'était un crève-coeur pour moi de le lui annoncer. Mais je ne pouvais pas, vraiment pas.»

Coloriste du maître

«Vous savez, c'est bizarre, avoue encore Fanny qui fut si proche du maître et un temps aussi sa coloriste aux studios, Hergé ne dessinait jamais devant moi. La seule fois où je l'ai vu prendre un croquis, c'était un soir où nous regardions un  reportage à la télévision. Une dame atroce de Ku Klux Klan est apparue à l'écran. Hergé a bondi et a saisi un papier. Elle est devenue la femme du général Alcazar dans Tintin et les Picaros, la dernière aventure du petit reporter.» Mais, au fait, quel est son album préféré? «Emotionnellement, Tintin au Tibet, et graphiquement, Le Lotus bleu.»
Va-t-elle un jour écrire ses Mémoires, raconter aux tintinophiles ses années de bonheur avec le génial créateur?  «Oh non! Je suis trop paresseuse. Et puis, je n'aime pas écrire», répond-elle avec détachement. Mais peut-être est-elle trop pudique. Dire tout ce qu'on a vécu, sans doute, «ça ne regarde pas les gens du temps qui passe», comme le chante Reggiani. Durant notre entretien, comme pour mieux souligner la distance entre le personnage public et l'homme privé, elle dira toujours «Hergé» en parlant de celui qu'elle a tant aimé et jamais «Georges». On le lui fera  remarquer avant de la quitter. Elle aura un petit sourire étouffé.
Elle nous dira encore qu'elle aimerait bien rencontrer Bertrand Piccard, le petit-fils du professeur Tournesol. Ses profonds yeux bleus, «ce regard de marin et  de montagnard», l'ont accrochée à la télévision lors de son tour du monde en ballon. Les siens brillent quand on lui rapporte que l'aérostier est un grand fan de Tintin. Pour l'heure, elle s'en va ce soir à Evian assister à une conférence d'Olivier Föllmi sur le Tibet dont elle adore les «magnifiques photos». Elle ne se fera pas connaître de l'intéressé. La vie de «Madame Hergé» se décline désormais dans le plus parfait anonymat.

 

Celle qui a longtemps partagé la vie d'Hergé retrouve dans les Alpes vaudoises les paysages qu'adorait le créateur de Tintin